La route illuminée
"L'esprit est la réalisation créatrice de chaque instant, l'intégration du commencement et de la fin en une synthèse
dont la naissance et la signification se renouvellent à chaque instant" (Dane Rudhyar)
 
 
"Apprenez vos théories aussi bien que vous le pouvez puis mettez les de côté quand vous entrez en contact avec le vivant miracle de l'âme humaine." C.G Jung

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Ayant fermé son site consacré à Dane Rudhyar et sa philosophie, Adèle m'a confié la sauvegarde de son travail que vous retrouvez donc ici. Bonne lecture .....


Le Rudhyar Essentiel - Extrait 5

12. Evolution humaine et réincarnation au sein du cycle de l'être

Au Midi symbolique du cycle de l'être, la vie produit l'espèce biologique Homo Sapiens, l'Homme Naturel, résultat du "triomphe" du principe de Multiplicité sur le principe d'Unité qui et au plus bas. La résurgence du principe d'Unité représente un renversement radical du Mouvement de la Totalité et le commencement de la "descente" et de la focalisation (involution) d'un ensemble de potentialités vraiment humaines (c'est-à-dire mentales) que Rudhyar appelle Anthropos, l'Homme archétypique. D'une part, cet archétype est inhérent au Verbe créateur (Logos) qui commence le processus existentiel au Lever du Soleil. D'autre part, commençant au Midi symbolique, il est "fixé" dans le "sol" des matériaux terrestres en évolution par une série d'avatars qui agissent comme agents du Mouvement de la Totalité et de l'Homme archétypique qui "descend". Ces avatars peuvent aussi être considérés comme des "projections" de la compassion de l'état Dieu-Essence sur le monde de l'existence. Ils "greffent" la potentialité de développement vraiment humain, le"mentat" et la potentialité d'ipséité individuelle, sur la "souche" de l'Homme Naturel.

Le commencement de ce processus est symbolisé chez les Grecs par Prométhée qui fit don du feu divin (le "mentat" et la capacité de conscience de soi) à l'humanité naissante. De même, les traditions de l'Inde parlent de la venue sur terre de Kumaras (également appelés Agnishvattas - porteurs du feu et Manasaputras - géniteurs du "Mentat"). Cet évènement se serait produit dans un passé extrêmement lointain, il y a probablement des millions d'années. On mentionne également des avatars moindres qui apparaissent tout au long des âges. A des époques et des périodes successives (cycles au sein de cycles, eux-mêmes au sein de cycles, dont chacun, tout en étant une phase du cycle de l'être, passe aussi lui-même par un "pattern" cyclique complet) des avateurs successifs ré-énoncent et révèlent des aspects successifs de ce potentiel mental. Rudhyar lie ce porcessus de fécondation mentale à ce qu'il appelle le processus de la civilisation.

Alors que le commencement de ce processus involutif est un "évènement" de portée planétaire, son aspect évolutif avance à allure variable et en divers endroits, à des époques différentes. Tout d'abord l'évolution humaine s'effectue essentiellement au niveau collectif, par le développement d'une série de cultures successives et simultanées que Rudhyar appelle des touts-culture, pour accentuer leur caractère organique objectif. Ces touts-culture naissent, parviennent à maturité et se désintègrent, tout comme des organismes biologiques ; ils laissent à leurs successeurs une "moisson-semence" et des déchets (Karma).

D'une part, les touts culture sont enracinés dans le "sol" particulier, climatique, géographique et racial, d'un groupe d'êtres humains biologiquement liés, dont la conscience traduit en symboles ces caractéristiques environnementales et biologiques. Ces symboles nourissent le développement de ce que Rudhyar appelle le psychisme collectif. Le psychisme collectif est à l'intégration d'une culture, ce que la force de vie (prana ou ki) est à l'organisme biologique : un tout-culture est un organisme psychique qui unifie et façonne les activités et la conscience de ses membres. Tout d'abord le psychisme collectif est une "harmmonique" de l'inter-relation biologique dans la population ; les membres du tout-culture développe un puissant exclusivisme et considèrent comme étranger et ennemi potentiel tout ce qui n'est pas né de leur sang et dans leur espace vital, tout ce qui n'agit pas, ne sent pas et ne pense pas comme eux. Des tabous et mythes s'édifient sur la base de l'expérience collective et de besoins profondément ressentis ; la totalité collective est projetée et édifiée sous forme d'ancêtre de la tribu ou d'un Dieu.

D'autre part, cette image unificatrice incorpore une impulsion spirituelle ou archétype, émané par et à travers un agent de l'Homme archétypique, un avatar. Cette "figure" ou ce personnage peut être un aspect de la moisson du cycle culturel antérieur, une "semence" en qui s'est incarnée, une "mutation" fondamentale (la "greffe" d'un nouvel aspect du potentiel mental créateur inhérent à l'Homme archétypique). Rudhyar estime qu'il faut tenir compte des traditions quasi-universelles selon lesquelles des rois ou instructeurs divins ont apporté le langage, l'agriculture et les arts à l'humanité naissante ; "l'être-semence" qui totalise et résume la moisson d'un cycle florissant précédent devait en effet paraître "divin" aux "matériaux bruts" relativement grossiers d'un tout-culture naissant. Les actes et enseignements de l'avatar (la "révélation divine") deviennent alors la base sur laquelle se développe la religion de la culture, son "âme collective", qui devient à son tour un facteur des plus puissants dans la vie et le développement psycho-mental de ses membres.

Quand ils fonctionnent au sein d'un tout-culture, les êtres humains deviennent ce que Rudhyar appelle des personnes, des spécimens d'une culture, c'est-à-dire des êtres humains dont le mental, la psyché et le comportement sont modelés par le psychisme collectif de la culture et fonctionnent presque totalement en son sein, dans le cadre de référence - tenu pour acquis - de la langue, des mythes, symboles et images, de la religion et du mode de vie de la culture. Pour Rydhyar, s'il n'y a pas participation à une société et à sa culture, il ne peut y avoir de personne ; s'il ne participe pas, activement ou passivement, à un "tout-culture", un être humain n'est qu'un simple organisme biologique, un membre de l'espèce Homo Sapiens qui peut potentiellement devenir une personne ; mais potentialité ne signifie pas automatiquement actualisation.

Le comportement et la conscience d'une personne sont structurés et dirigés par un ego qui n'est pas, pour Rudhyar, une entité, mais un ensemble d'activités fonctionnelles. Pour lui, l'ego constitue une interface, un mécanisme d'adaptation entre l'instinct de survie de l'organisme biologique humain et les pressions psycho-sociales de sa culture et de son environnement familial. Le développement d'un ego présuppose l'existence d'un environnement puissant et, en même temps, d'un principe subjectif qui cherche à se manifester en tant que personne. Ce principe, UN ou SOI, est la "présence" du principe d'Unité dans l'organisme existentiel dominé par la Multiplicité. C'est ce qui est la base du "sentiment-d'être-Je", distinct  d'autres "Je". Au niveau strictement biologique, dans l'organisation humaine, il a un caractère instinctuel générique, au sens de sentiment d'une totalité organique ("la sagesse du corps") ; il se manifeste sous forme de tempérament particulier, c'est-à-dire d'une qualité de vie associée à ces facteurs biologiques qui font un type de corps. Au niveau psycho-social, l'ego développe une forme particulière, selon la façon dont inter-réagissent le tempérament particulier et les pressions psychosociales en cours. L'ego reflète probablement aussi le principe subjectif individuel.

A la longue, lorsqu'un tout-culture se complexifie et surtout lorsqu'il inter-réagit avec d'autres touts-culture structurés par un psychisme collectif et un mode de vie différents, il commence à être touché par le processus d'individualisation. Par l'introduction de croyances, concepts et pratiques étrangers (via les voyages, le commerce, la conquête ou l'invasion), l'intégrité du psychisme collectif de la culture commmence à se désagréger et à perdre sa capacité de modeler, d'unifier et de dominer la conscience de ses membres. Des personnes au tempérament rebelle ou critique ou dont les ego sont développés avec cynisme ou dans l'insécurité - par réaction à la désagrégation des paradigmes, moeurs et normes culturels - ces êtres-là sont les premiers à répondre à ce processus qui est polarisé et dynamisé par une "descente" et une concentration croissantes de Qualités spirituelles que l'on peut considérer comme les nombreuses "Lettres" du Verbe créateur originel. Ces Qualités cherchent un contact personnel avec - et une éventuelle incorporation totale dans - un organisme humain susceptible de répondre suffisamment,  ainsi  qu'un "mentat" individuel.  Lorsque le processus (involution - évolution) s'accélère, des individus émergent de la matrice culturelle. Leur "mentat" et leur volonté deviennent au moins relativement autonomes et indépendants à la fois des compulsions biologiques et des impératifs culturels collectifs ; ils deviennent de plus en plus aptes à répondre à la Qualité spirituelle qui cherche éventuellement à se manifester par et à travers eux.

Le processus d'individualisation implique cependant de nombreux dangers et pièges. Il est tragique en soi et engendre inévitablement tension, conflit, lutte et un sentiment d'isolement et d'aliénation ou d'éloignement (
dukka dans la terminologie bouddhiste et angst en allemand). Lorsque les contrôles collectifs s'effondrent et que les individus en devenir s'en libèrent, ces individus clament leur droit à "faire leur chose", à vivre leur vie. Mais, "leur chose" est le plus souvent diamétralement opposée à ce qu'ils ressentent comme des forces collectives limitantes. Leur effort de "libération" est habituellement une réaction émotionnelle plus ou moins aveugle de l'ego qui cherche à émerger de la matrice culturelle ou, de façon plus ambigüe, à se légitimer ou même à se grandir aux yeux d'un système collectif qu'il veut délibérément renier.

Le processus d'individualisation doit en fin de compte conduire au sentier de la transformation. Tôt ou tard les individus se lassent du conflit ou prennent conscience de sa nature auto-destructrice et de ses résultats. L'individualité ne doit être considérée comme valable que dans le cadre d'un plus grand "tout" auquel l'individu contribue constructivement. L'individu peut envisager ce plus grand "tout" sous la forme de l'humanité ou de la planète Terre ou bien il peut encore le relier à la Qualité spirituelle (souvent appelée le "Soi supérieur", par contraste avec la personnalité ou le complexe corps-esprit ou "soi inférieur") qui essaie d'établir un contact avec lui. Toutefois, si la Qualité spirituelle représente la qualité la plus élevée du potentiel d'individualité chez un être humain, parce que c'est une "Lettre" hautement différenciée du Verbe créateur originel, c'est aussi un aspect du plus grand "tout" Anthropos, l'Homme archétypique.

La tentative que fait une Qualité spirituelle pour établir une relation particulière avec une personne individualilsée, opère de façon cyclique et constitue pour Rudhyar le véritable sens de la "réincarnation". Dans son processus de différenciation, une Qualité spirituelle cherche à établir différents degrés de relation avec une série de personnalités humaines dont les vies sont liées entre elles par le fait qu'elles sont reliées à la même Qualité spirituelle. Le processus a pour but, pour Coucher symbolique de Soleil pleinement actualisé, l'union totale ou "mariage divin" d'une Qualité spirituelle et d'une personne individualisée, parfaitement adéquate, qui incorpore totalement son sens et sa fonction. Donc, pour Rudhyar, la réincarnation n'est pas la réapparition périodique de la même personne : ce n'est pas réellement une réincarnation. Pour lui il n'y a, au sens strict, qu'une seule incarnation pleine et complète, celle qui culmine dans l'union complète, dans le "mariage divin".

Rudhyar croit que l'humanité actuelle a collectivement atteint un point situé à mi-chemin entre le Midi et le Coucher symboliques du Soleil du cycle actuel de développement humain. Le facteur le plus significatif à l'oeuvre dans l'évolution humaine actuelle est donc l'ascension progressive du principe d'Unité. Il se manifeste, d'une part sous forme d'individualisation croissante de la conscience et de l'activité humaines, en réponse à la "descente" et à la concentration croissantes de Qualités spirituelles ; et, d'autre part, sous forme d'une "planétarisation" de ce principe, c'est-à-dire la capacité croissante, pour les êtres humains, de se détacher d'une localité particulière et d'un tempérament racial et d'oeuvrer (au moins potentiellement et dans la conscience) en fonction de la planète Terre toute entière.

Des individus (et des cultures) particuliers peuvent se situer "au-delà" ou "en-deçà" de la "norme" définie par leur position dans un sous-cycle et un sous-sous-cycle particuliers. Les individus qui se trouvent très nettement au-delà de l'étape collective ont déjà atteint la condition de l'Homme Illuminé. Leur ensemble constitue ce que les traditions ésotériques appellent la Loge blanche que Rudhyar appelle aussi  Plérome : la collectivité des êtres illuminés, jadis humains, dont les centres de conscience s'interpénètrent et résonnent en unanimité de but, mais qui gardent et maintiennent néanmoins l'individualité et la fonction naturelle de la Qualité spirituelle particulière que chacun représente. Ces êtres illuminés (Maîtres, Mahatmas, Frères Ainés de l'humanité) sont toujours prêts à guider, à assister et à mettre à l'épreuve ceux qui cherchent à s'engager dans le Sentier de la transformation qui conduit à l'état d'Homme Illuminé et au niveau transindividuel du Plérome. Donc, pour Rudhyar, si le Plérome est une phase du cycle universel de l'être, il est aussi actuel et il est aussi en devenir maintenant. Le dharma de tous les êtres humains consiste à aspirer à une participation à ce devenir en s'accordant à ce que représente le principe d'Unité qui croît maintenant définitivement.